
Mise à l’arrêt d'une usine BASF
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Blocage du site Seveso de BASF à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, répression policière et prises de parole de victimes des pesticides : ce récit à la première personne revient de l’intérieur sur une action menée contre un géant de l’agrochimie.
« Mais vous n’avez pas honte de faire rentrer des personnes âgées et malades au sein d’un site Seveso Haut ?»
Voici ce que me hurle le capitaine de la CRS 8, le jour du blocage du site de production de pesticides de BASF à Saint-Aubin-lès-Elbeuf.
À ce moment-là, je suis en pleine négociation avec lui, tentant avec d’autres d’obtenir la sortie des camarades encerclés à l’intérieur du site, où nous nous sommes introduits pour dénoncer le colonialisme chimique qu’il incarne.
J’ai la boule au ventre. Dans la nasse, je reconnais le visage de Gisèle, une paysanne atteinte de la maladie de Parkinson depuis ses 48 ans à cause de l’utilisation de la roténone, un insecticide présenté à l’époque comme « d’origine naturelle » et autorisé en bio. Je sais qu’elle porte des électrodes implantées dans le cerveau, et qu’un seul coup mal placé pourrait avoir des conséquences graves. Pourtant, au loin, je distingue son sourire et la fierté dans son regard.
C’est précisément cet instant que le capitaine choisit pour me tancer.
Bien sûr. Des paysans âgés, malades, seraient forcément trop « naïfs » ou incapables pour agir en conscience, pour s’introduire volontairement dans un site Seveso seuil haut, pour dénoncer ceux qui les ont broyés. En plus d’avoir été brisés dans leur chair, ils devraient être dépossédés de toute capacité d’agir. On leur vole leur santé, puis leur agentivité.
Quelques heures plus tôt, alors que nous nous dirigeons vers le site, je reçois un message de la logistique : présence policière sur place, grille — censée être ouverte — finalement fermée. L’effet de surprise, préparé depuis des mois, semble compromis. La répression risque de nous bloquer avant même d’agir. Et pourtant, les tracteurs ouvrent le bal. Ils déversent de la terre à patates, déposent des bottes de paille et bloquent physiquement le site. Leur présence rappelle l’essentiel : cette mobilisation est d’abord paysanne. 90 % des victimes des pesticides sont des travailleurs agricoles.
Au même moment, le signal est donné à la centaine de voitures en attente sur un parking voisin. Elles s’élancent, formant un embouteillage historique au cœur de Saint-Aubin. Les riverains sortent, interloqués par cette marée soudaine dans un quartier habituellement endormi.
Avec mes covoitureurs, nous descendons précipitamment et sprintons vers la cible, en ignorant les lumières bleues au loin.
La grille fermée n’a pas découragé les camarades et particulièrement les faucheurs volontaires. Ils la secouent, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle cède. Aussitôt, ils se ruent vers les zones de stockage pour récupérer des preuves : des photos de la production de fipronil, une substance active interdite à l’utilisation agricole au sein de l’Union Européenne et qui nécessite l’utilisation de TFA, un polluant éternel que le site n’a pas hésité à rejeter en masse directement dans la Seine ces vingt dernières années.
L’autre groupe ne parvient cependant pas à ses fins et est rapidement encerclé par la CRS 8, arrivée sur place. Les forces de l’ordre tirent des palets de gaz lacrymogène... sur un site classé Seveso seuil haut. Nous assurions naïvement la veille qu’ils n’oseraient pas utiliser ces armes sur un site avec un tel seuil de sécurité industrielle. Une fois de plus, ils nous surprennent par leur inconscience et leur dangerosité. Le scénario dévie de ce que nous avions imaginé maintes et maintes fois pendant les longs mois de préparation de cette journée.
Dans ce chaos, je me rappelle que nous devons créer un espace pour les prises de parole. Une « scène » pour celles et ceux dont la présence donne tout son sens à cette action : les victimes des pesticides.
Gilles, Bernard, José - anciens agriculteurs - racontent l’annonce de leur maladie, la culpabilité qui les a rongés pendant des années. Mais dans leurs mots domine une colère devenue politique, dirigée contre le complexe agrochimique qui les a rendus dépendants puis les a brisés.
De cette colère naît une puissance collective. Celle qui permet de rassembler 500 personnes issues d’horizons militants différents, à 7 heures du matin sur un site Seveso haut.
Nous redevenons acteurs, ensemble.
Les yeux sont humides, les voix tremblent.
Morgan de la Via Campesina clame haut et fort que cette action se veut internationaliste et en solidarité totale avec les camarades paysans brésiliens qui subissent de plein fouet les conséquences sanitaires et environnementales du fipronil. Elle dénonce le colonialisme chimique que BASF sait parfaitement incarner. Fleur de Cancer Colère nous rappelle le rôle de BASF dans la production de cancers dont découle un modèle économique cynique où l’on fabrique à la fois le poison, le cancer, et le remède pour le soigner, BASF produit des remèdes anti cancéreux. Elle mentionne également le sombre passé de BASF, issu du conglomérat IG Farben directement impliqué dans l’économie du régime nazi. L’entreprise exploitait des personnes déportées du camp d’Auschwitz et, jusqu’à aujourd’hui, aucune réparation réelle ni condamnation significative n’ont été faites pour ces crimes.
Soudain, l’éclatement d’une GM2L interrompt ce moment de puissance et de partage. Visiblement déçu qu’on ne lui accorde pas suffisamment d’importance, un CRS vient de projeter une grenade sous un camion de méthanol liquide. Le pictogramme de risque explosif clairement signalé sur la citerne était peut-être trop compliqué à comprendre pour lui. Dans le regard du capitaine, je lis qu’il ne maîtrise plus ses hommes et que ce geste aurait pu avoir des conséquences gravissimes. Fleur reprend la parole, nous aidant à nous extraire de cet instant où nous voyons littéralement nos vies défiler. Entre-temps, les camarades nassés sont relâchés au compte-goutte avec en prime une prise de photo par les flics. Les faucheurs volontaires reviennent et nous font part de leur découverte au sein des locaux. Ils semblent choqués par les violences policières qu’ils viennent de subir. Peu habitués à être traités de la sorte lors de leurs actions, ils constatent un basculement répressif.
Enfin sortie de la nasse, Gisèle prend la parole, raconte son histoire - fatiguée, éprouvée, mais sa détermination reste intacte.
Deux camarades sont finalement emmenés en garde à vue. Nos négociations et notre indignation n’ont pas convaincu le capitaine borné.
Malgré cet accueil aussi brutal que désorganisé de la part de la CRS 8, cette action reste inscrite dans notre mémoire comme une victoire. Organiser une action directe et massive contre l’un des plus gros acteurs mondiaux de la chimie, sur un territoire aussi fidèle à la FNSEA, nous semblait encore impossible il y a quelques mois. Pourtant, petit à petit, au cœur de la Normandie, des alliés sont sortis de l’ombre. Des paysans nous ont ouvert leur fermes, des riverains ont trouvé la force de nous raconter leurs cancers, des travailleurs de l’agrochimie nous ont rappelé que certaines alliances sont souhaitables et indispensables.
Je souhaite finir ce texte en rappelant que cette action se voulait avant tout anti-coloniale. Le site de Saint-Aubin est loin d’être une exception. L’Union Européenne reste le marché le plus important d’exportation de pesticides au niveau mondial et investit de plus en plus dans les pays du sud où la réglementation est moins contraignante. Parmi les dix pesticides les plus vendus au Brésil en 2023, sept sont interdits d’utilisation au sein de l’UE. Des camarades brésiliens ont pris le temps de témoigner pour nous raconter les ravages du fipronil chez eux. Nous avons également pu lire ce même jour une lettre écrite par plusieurs mères brésiliennes du Cearà transmise à un camarade de la Via Campesina. Cette lettre décrit les ravages de l’agrochimie sur leur corps et sur celui de leurs enfants, ainsi que le sentiment terrible de culpabilité de contaminer leurs nouveaux-nés par leur lait maternel tant il est infesté d’agrotoxiques.
L’industrie des pesticides est un fer de lance d’un continuum colonial de vol des terres et des semences paysannes, de contamination des corps et d’écrasement des résistances. Il n’y a aucun horizon souhaitable sans défense des territoires et des terres, sans justice raciale, sans réparations et reconnaissance. Nous ne cesserons d’agir partout pour la première des luttes : celle pour la vie.
photographie d'illustration © Guillaume Dubois @lostpanton